Dialogue national en RDC : de la parole citoyenne au Pacte national

Par Victor KASHOSI

Executive Leader — Organizational Development & Transformation

Comment garantir que les préoccupations des territoires et des populations soient réellement entendues ?

Introduction

Cette réflexion s’inscrit dans le prolongement de notre précédente analyse consacrée aux enjeux et aux dynamiques autour de l’ordonnance du 13 septembre 2026 relative au processus de dialogue national en RDC, publiée sur CONGOPROFOND.NET le 15 septembre 2026. Nous y avions notamment interrogé les conditions de confiance, de représentativité, de transparence et de neutralité nécessaires à la crédibilité d’un tel processus.

Plusieurs réactions suscitées par cette première contribution ont cependant permis de faire émerger une question qui mérite d’être approfondie : celle de la manière dont la parole des territoires et des populations pourra réellement remonter jusqu’au niveau national et contribuer au contenu du futur Pacte national.

L’annonce de consultations dans les 26 provinces constitue, à cet égard, une ambition importante. Mais la consultation d’une population ne garantit pas, à elle seule, que ses préoccupations soient effectivement prises en compte dans les décisions nationales. Entre la parole exprimée dans un territoire et son éventuelle traduction dans un Pacte national, il existe plusieurs étapes : collecte, représentation, transmission, synthèse, confrontation des points de vue et, finalement, arbitrage.

C’est précisément sur ce chemin que se situe l’enjeu de cette deuxième réflexion.

1. Consulter les 26 provinces : une ambition nationale confrontée aux réalités du terrain

La perspective d’organiser des consultations dans les 26 provinces vise à donner au processus une dimension véritablement nationale.

Sur le principe, cette territorialisation est importante. La République démocratique du Congo ne se résume pas à Kinshasa, pas plus que les préoccupations nationales ne peuvent être identifiées uniquement à partir des débats qui se déroulent dans la capitale.

Les réalités économiques, sociales, sécuritaires et institutionnelles diffèrent considérablement d’une province à l’autre. Les priorités exprimées dans une province affectée par les conflits armés ne sont pas nécessairement les mêmes que celles d’une province confrontée principalement au chômage, à l’enclavement, aux difficultés d’accès aux services publics ou à la faiblesse des infrastructures.

Une consultation nationale crédible devrait donc permettre de faire apparaître cette diversité.

Mais le simple fait de se rendre dans les 26 provinces ne suffira pas.

Le véritable enjeu sera de savoir qui sera consulté, sur quels sujets, selon quelles modalités et avec quel mécanisme de restitution.

Une consultation organisée principalement avec les autorités administratives, les responsables politiques et les représentants institutionnels ne produirait pas nécessairement la même image des préoccupations du pays qu’une consultation intégrant également les organisations de la société civile, les associations professionnelles, les organisations de jeunes et de femmes, les acteurs communautaires, les représentants du monde économique, les organisations confessionnelles et, plus largement, les citoyens eux-mêmes.

La territorialisation du dialogue ne devrait donc pas être comprise uniquement comme une répartition géographique des réunions. Elle devrait aussi être conçue comme une décentralisation effective de la parole.

2. Les territoires affectés par le conflit : comment éviter une invisibilité politique ?

Cette question devient encore plus importante lorsqu’il s’agit des territoires directement affectés par les conflits armés.

Une partie du territoire national connaît des situations sécuritaires qui rendent difficiles, voire impossibles, les déplacements et l’organisation de consultations classiques.

Or, précisément, les populations qui vivent dans ces espaces ont des préoccupations particulières : sécurité, déplacements forcés, accès aux services sociaux, retour des populations déplacées, administration locale, justice, réconciliation, reconstruction et coexistence entre communautés.

Comment ces préoccupations pourraient-elles être intégrées au dialogue national si les populations concernées ne peuvent pas participer dans les mêmes conditions que celles des territoires plus accessibles ?

Le risque serait de créer, sans le vouloir, une forme d’invisibilité politique des populations vivant dans les zones de conflit.

La difficulté est réelle. Il ne s’agit pas de prétendre organiser partout les mêmes consultations dans les mêmes conditions.

Mais précisément, les contraintes sécuritaires devraient conduire à réfléchir à des mécanismes adaptés : consultations délocalisées, recours aux organisations locales, auditions de représentants des populations déplacées, contributions écrites ou encore consultations auprès des acteurs qui travaillent directement dans ces territoires.

L’objectif devrait être que l’absence de sécurité ne signifie pas automatiquement l’absence de parole.

Un dialogue national qui prétend rechercher un Pacte national devrait pouvoir entendre également ceux qui vivent les conséquences les plus lourdes des crises nationales.

3. Les députés nationaux : un canal institutionnel déjà existant

Il existe par ailleurs un canal institutionnel qui pourrait être davantage mobilisé : celui des députés nationaux.

Pendant les périodes de vacances parlementaires, les députés retournent dans leurs circonscriptions électorales et restent, en principe, en contact avec les populations qu’ils représentent.

Cette réalité pourrait être mise à profit dans le cadre du processus de dialogue.

Sans transformer les députés en organisateurs du dialogue, il serait possible de leur demander de recueillir les principales préoccupations exprimées dans leurs circonscriptions et de les restituer dans un format permettant leur consolidation au niveau national.

Un tel mécanisme présenterait un avantage : il ne nécessiterait pas la création d’un nouveau réseau de représentation territoriale.

Les députés disposent déjà d’une légitimité élective et d’une connaissance de terrain qui pourrait compléter les consultations organisées par le Comité d’organisation ou, ultérieurement, par la structure chargée de la préparation du dialogue.

Cela ne signifie évidemment pas que les députés seraient les seuls porte-parole des populations.

La représentation politique ne se confond pas avec la totalité de la société. Les organisations de la société civile, les autorités coutumières, les organisations professionnelles, les jeunes, les femmes, les communautés religieuses et d’autres acteurs doivent également pouvoir faire entendre leur voix.

Mais les députés constituent un canal institutionnel existant qui pourrait contribuer à faire remonter les préoccupations locales vers le niveau national.

4. De la consultation à la participation : le maillon essentiel de la transmission

C’est ici qu’apparaît une distinction importante : consulter n’est pas nécessairement faire participer.

Une population peut être invitée à s’exprimer sans savoir ce qui adviendra de sa contribution.

Elle peut être entendue sans que sa parole soit intégrée aux discussions ultérieures.

Elle peut même être abondamment consultée et avoir finalement le sentiment que les décisions étaient déjà prises.

Le véritable enjeu se situe donc dans le mécanisme qui relie la consultation aux décisions.

On pourrait schématiquement représenter ce chemin de la manière suivante :

Population → communautés locales → élus et acteurs de proximité → consultations provinciales → synthèse nationale → Pacte national.

Chacun de ces maillons a une fonction :

  • La population exprime ses préoccupations.
  • Les acteurs locaux contribuent à les organiser et à les contextualiser.
  • Les élus et autres représentants territoriaux permettent leur transmission.
  • Les consultations provinciales confrontent les différentes préoccupations.
  • Une synthèse nationale permet ensuite d’identifier les convergences, les divergences et les priorités.
  • Enfin, le dialogue national doit déterminer comment ces éléments peuvent se traduire dans le Pacte national.

Si l’un de ces maillons est absent, le risque est grand de créer une rupture entre la consultation et la décision.

5. La traçabilité de la parole citoyenne

Cette question conduit directement à celle de la traçabilité.

Un citoyen qui participe à une consultation devrait pouvoir, au moins dans la mesure du possible, savoir ce que devient sa contribution.

Il ne s’agit pas nécessairement de publier chaque intervention individuelle. Mais le processus pourrait prévoir des mécanismes permettant de conserver une trace des principales préoccupations exprimées.

Par exemple, les consultations provinciales pourraient donner lieu à des synthèses structurées faisant apparaître les principales propositions, les préoccupations récurrentes, les points de désaccord et les propositions particulières à certaines zones.

Ces synthèses pourraient ensuite être confrontées au niveau national.

La traçabilité aurait alors une double fonction.

Elle permettrait d’abord d’éviter que les contributions disparaissent dans le processus de consolidation.

Elle permettrait ensuite aux participants de vérifier, à un moment donné, si leurs préoccupations ont effectivement été prises en considération.

La question fondamentale serait alors moins : « A-t-on consulté la population ? » que : « Que peut-on montrer de ce que la population a dit et de la manière dont cette parole a été prise en compte ? »

Cette différence est essentielle pour la crédibilité du processus.

6. Éviter la juxtaposition des consultations

Un autre risque mérite d’être pris en considération : celui de la juxtaposition. Il pourrait y avoir, d’un côté, les consultations organisées par le Comité d’organisation ; de l’autre, les consultations des députés ; ailleurs, celles des organisations de la société civile, des confessions religieuses, des organisations professionnelles ou d’autres acteurs.

Chacun pourrait produire son propre rapport.

Mais si ces différents rapports ne sont jamais confrontés ni consolidés, le processus pourrait produire une abondance de contributions sans véritable convergence.

Le problème ne serait alors plus l’absence de parole, mais son éparpillement.

Il faudrait donc réfléchir suffisamment tôt à un mécanisme permettant de faire dialoguer les différentes sources de consultation.

Cela pourrait passer par une grille commune de collecte, un format harmonisé de restitution ou encore une structure chargée de comparer les différentes contributions.

L’objectif ne serait pas de faire disparaître les divergences.

Au contraire, un véritable dialogue doit pouvoir faire apparaître les désaccords.

Mais il doit aussi permettre d’identifier les préoccupations communes et les propositions susceptibles de recueillir un consensus suffisamment large.

7. De Kinshasa vers les provinces… et des provinces vers Kinshasa

Le dialogue national ne devrait pas être conçu comme un processus allant uniquement de Kinshasa vers les provinces.

Il devrait également fonctionner dans l’autre sens.

Kinshasa peut définir un cadre général, proposer des thèmes de réflexion et organiser le processus.

Mais les provinces doivent pouvoir contribuer à la définition du contenu du dialogue.

Cela suppose un mouvement à double sens :

  • Kinshasa → provinces : information, cadrage, organisation et facilitation.
  • Provinces → Kinshasa : préoccupations, propositions, expériences locales, attentes et recommandations.

C’est cette circulation dans les deux sens qui pourrait donner au processus une véritable dimension nationale.

Dans le cas contraire, la consultation provinciale risquerait de se limiter à une opération de communication destinée à expliquer aux populations un processus déjà défini au niveau central.

L’enjeu est donc de faire des provinces non seulement des lieux de consultation, mais également des lieux de production de propositions.

8. Quelle place pour le citoyen ordinaire ?

Une autre question mérite d’être posée : quelle place sera réellement accordée au citoyen qui ne représente aucune organisation ?

Dans les processus politiques, la représentation passe souvent par les partis, les organisations de la société civile, les confessions religieuses, les organisations professionnelles ou les autorités locales.

Ces structures sont nécessaires.

Mais elles ne représentent jamais à elles seules toute la société.

Le citoyen qui n’exerce aucune fonction politique ou associative, le parent préoccupé par l’éducation de ses enfants, le jeune confronté au chômage, l’agriculteur, le commerçant, l’enseignant, le professionnel de santé ou le travailleur dont le pouvoir d’achat s’est fortement réduit ont également une expérience du pays et des attentes à exprimer.

Leur participation directe ne pourra évidemment pas être organisée à l’échelle de millions de personnes.

Mais des mécanismes de consultation plus ouverts pourraient permettre de recueillir une diversité de contributions individuelles et communautaires.

Cela pourrait également contribuer à réduire le risque que le dialogue national soit perçu essentiellement comme une affaire de responsables politiques.

Un Pacte national ne devrait pas seulement être un compromis entre élites politiques.

Il devrait aussi pouvoir apparaître comme une réponse aux préoccupations concrètes de la population.

9. Le véritable enjeu : transformer la consultation en processus de convergence nationale

Au fond, la question n’est donc pas seulement de savoir si les 26 provinces seront consultées.

Elle est de savoir ce qui adviendra de ce qui aura été dit dans ces provinces.

Une consultation n’a de portée politique réelle que si elle influence, d’une manière identifiable, les discussions et les décisions qui suivent.

Cela suppose au minimum quatre conditions :

  • une représentation suffisamment diversifiée,
  • un mécanisme clair de transmission,
  • une traçabilité des contributions et
  • une méthode de consolidation permettant de faire apparaître les convergences comme les divergences.

Le futur Pacte national pourrait ainsi devenir le point de rencontre entre plusieurs niveaux de parole : celle des institutions, celle des acteurs politiques, celle de la société civile et celle des citoyens.

Il ne s’agirait pas nécessairement de faire du Pacte la simple addition de toutes les revendications exprimées dans les provinces.

Un document national doit procéder à des arbitrages.

Mais ces arbitrages gagneraient en légitimité si les acteurs et les populations pouvaient constater que leurs préoccupations ont été entendues, confrontées aux autres réalités du pays et prises en considération dans la construction des décisions finales.

Conclusion

Le véritable enjeu du processus de dialogue national n’est donc pas seulement de parvenir à organiser des consultations dans les 26 provinces.

Il est de construire un mécanisme permettant à la parole recueillie dans les territoires de parcourir effectivement le chemin qui mène jusqu’au niveau national.

Ce chemin doit être suffisamment clair pour que l’on puisse comprendre comment une préoccupation exprimée localement devient une contribution provinciale, comment celle-ci est ensuite confrontée aux contributions des autres provinces et comment, enfin, les convergences et les divergences sont prises en compte dans l’élaboration du Pacte national.

C’est à cette condition que la consultation pourra dépasser le stade d’un exercice ponctuel pour devenir un véritable processus de participation.

Le dialogue national ne gagnera donc pas seulement sa crédibilité par le nombre de provinces visitées ou par le nombre de personnes consultées. Il la gagnera aussi par la capacité du processus à démontrer que la parole recueillie a un chemin, une trace et une possibilité réelle d’influencer les décisions qui seront finalement prises.

La question fondamentale pourrait ainsi se résumer en une formule simple : entre la parole du citoyen et le Pacte national, quel mécanisme garantira que l’une puisse réellement contribuer à construire l’autre ?

Victor Kashosi
Consultant en Développement Organisationnel et Gouvernance
kashosivictor@gmail.com
+243 818 137 972

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