Dialogue national en RDC : comprendre les ressorts de la méfiance

Par Victor KASHOSI

Executive Leader — Organizational Development & Transformation

Entre faits, perceptions politiques et rapports de force autour de l’initiative présidentielle

Introduction

Cette troisième réflexion s’inscrit dans le prolongement de nos deux précédentes contributions consacrées au processus de dialogue national en République démocratique du Congo. La première avait porté sur les enjeux de confiance, de représentativité, de transparence et de crédibilité liés à l’ordonnance du 13 septembre 2026. La deuxième s’est intéressée à une question qui en découlait directement : comment faire en sorte que la parole des populations et des territoires puisse réellement remonter jusqu’au niveau national et contribuer au contenu du futur Pacte national.

Une réaction suscitée par la première contribution a toutefois fait émerger une autre interrogation. Son auteur s’interrogeait notamment sur ce qui pourrait expliquer la perception de « mauvaise foi » attribuée au Président de la République dans le cadre de cette initiative.

Cette remarque mérite d’être prise au sérieux, non pas nécessairement parce qu’elle permettrait d’établir une intention particulière du chef de l’État, mais parce qu’elle renvoie à une question plus large : pourquoi une initiative officiellement présentée comme destinée à rechercher la paix, la cohésion nationale et la refondation de l’État suscite-t-elle, chez certains acteurs, autant de méfiance ?

Il importe ici de distinguer plusieurs niveaux. Il y a les faits observables, les perceptions qu’ils suscitent, les intérêts des différents acteurs et les interprétations politiques qu’ils en tirent. Confondre ces niveaux conduirait à transformer une analyse politique en procès d’intention.

L’enjeu de cette troisième contribution est donc moins de déterminer si le chef de l’État agit ou non de « bonne foi » que de comprendre les ressorts de la méfiance qui entourent son initiative.

1. La méfiance ne naît pas avec l’ordonnance du 13 septembre 2026

La première précaution consiste à ne pas considérer la méfiance actuelle comme un phénomène entièrement nouveau.

En RDC, les dialogues politiques ont souvent été organisés dans des périodes de crise profonde, avec des rapports de force importants entre les acteurs et des attentes divergentes quant à leur finalité.

L’expérience des précédents processus a laissé des lectures différentes selon les acteurs. Pour certains, les dialogues ont permis d’éviter des confrontations plus graves et de rechercher des compromis politiques. Pour d’autres, ils ont surtout abouti à des arrangements institutionnels temporaires, sans résoudre les causes structurelles des crises.

Le Président de la République lui-même inscrit le processus actuel dans cette histoire lorsqu’il affirme vouloir rompre avec une logique consistant à répondre aux crises essentiellement par le partage du pouvoir et privilégier la consolidation de l’État.

Cette lecture n’est toutefois pas nécessairement partagée par tous.

La méfiance peut ainsi être nourrie par une expérience collective dans laquelle les dialogues successifs ont été associés à des compromis dont les effets ont été jugés inégaux ou insuffisants.

Le premier ressort de la méfiance serait donc historique : les acteurs n’abordent pas un nouveau dialogue avec une mémoire politique vierge.

2. Une initiative présidentielle qui peut susciter des interrogations

Une deuxième source possible de méfiance tient à la place particulière du Président de la République dans le dispositif actuellement mis en place.

Le chef de l’Etat est à l’origine de l’initiative du dialogue et l’ordonnance du 13 septembre 2026 place le Comité d’organisation préliminaire sous son autorité directe. Les membres du comité ainsi que les onze experts du secrétariat technique sont désignés par lui. Le comité doit en outre lui rendre compte régulièrement de l’évolution de ses travaux.

Cette configuration peut être interprétée de différentes manières.

Elle peut d’abord être comprise comme la traduction institutionnelle de la responsabilité du chef de l’État dans la conduite des affaires nationales : celui-ci prend l’initiative du dialogue, met en place le dispositif préparatoire et veille à ce que les premières étapes nécessaires à son organisation soient engagées.

Mais certains acteurs peuvent aussi s’interroger sur les garanties d’autonomie du processus lorsque celui qui en prend l’initiative dispose également d’un rôle déterminant dans la désignation de ceux qui sont chargés de le préparer.

Cette seconde lecture n’est pas simplement théorique. Au lendemain de l’adoption de l’ordonnance, plusieurs acteurs de l’opposition et de la société civile ont précisément exprimé des réserves sur le degré d’implication du Président dans la préparation du processus. Certains ont estimé qu’un dialogue destiné à répondre à une crise nationale ne devrait pas être organisé ou contrôlé par une seule partie.

Il ne s’agit pas pour autant d’en déduire que le Président chercherait nécessairement à contrôler le dialogue. L’architecture institutionnelle, à elle seule, ne permet pas d’établir une telle intention.

La véritable question est plutôt celle-ci : quelles garanties permettront aux différents acteurs de considérer que l’autorité présidentielle sur la phase préparatoire ne se traduira pas par une maîtrise unilatérale du processus ?

C’est ici qu’il faut distinguer la responsabilité institutionnelle dans la conduite d’un processus de la confiance que les autres acteurs accordent à la manière dont cette responsabilité sera exercée.

3. La question du contrôle du cadre

La méfiance apparaît également lorsque l’un des acteurs dispose d’une capacité importante à définir le cadre dans lequel les autres seront invités à participer.

Dans le processus actuel, plusieurs éléments importants doivent encore être précisés par les étapes ultérieures : composition et modalités de fonctionnement de la Commission préparatoire, règles de représentation, mécanismes de suivi, modalités de consolidation des contributions et conditions précises d’élaboration du Pacte national.

Cette situation peut produire un paradoxe.

Le pouvoir peut considérer qu’il est normal de commencer par un dispositif préparatoire avant de fixer définitivement les règles du dialogue. Ses adversaires peuvent au contraire estimer que les règles devraient être négociées avant que le processus ne soit véritablement engagé.

Ces deux positions ne reposent pas nécessairement sur les mêmes conceptions du dialogue.

Pour le premier, il peut s’agir d’une question d’efficacité institutionnelle.

Pour les seconds, il peut s’agir d’une question de confiance : comment participer à un processus dont les règles essentielles ne sont pas encore déterminées collectivement ?

La méfiance naît précisément dans cet espace entre l’intention affichée et la manière dont les autres acteurs interprètent les mécanismes institutionnels proposés.

4. La crise du rapport de confiance entre pouvoir et opposition

Il serait également difficile de comprendre les réactions actuelles sans prendre en compte l’état général des relations entre le pouvoir et une partie de l’opposition.

Les réactions enregistrées après l’annonce du processus montrent que certains acteurs contestent non seulement des aspects techniques de l’ordonnance, mais également la légitimité du pouvoir à organiser lui-même le dialogue.

Certains estiment que le processus ne peut être conduit par une seule partie. D’autres dénoncent ce qu’ils considèrent comme un dispositif placé sous contrôle présidentiel.

Il faut naturellement attribuer ces appréciations à leurs auteurs et ne pas les transformer en conclusions objectives.

Mais leur répétition révèle quelque chose d’important : le problème de confiance précède le débat sur les modalités techniques du dialogue.

Lorsque la confiance est faible, une décision institutionnelle qui pourrait, dans un autre contexte, être considérée comme simplement administrative peut être interprétée comme un acte politique.

La même règle peut alors être perçue différemment selon la relation de confiance existant entre ceux qui l’établissent et ceux qui doivent y participer.

5. La question des intentions : ce que l’on peut et ce que l’on ne peut pas établir

C’est probablement ici que se situe la difficulté soulevée par la notion de « mauvaise foi ».

Une analyse sérieuse doit éviter de transformer un désaccord politique en certitude sur les intentions personnelles d’un acteur.

On peut documenter une décision.

On peut analyser ses effets possibles.

On peut comparer cette décision aux déclarations qui l’ont précédée.

On peut confronter les réactions des différents acteurs.

Mais il est beaucoup plus difficile d’établir avec certitude l’intention réelle qui se trouve derrière une décision politique, sauf lorsque celle-ci est explicitement formulée ou suffisamment documentée.

Dans le cas présent, il serait donc excessif de conclure, à partir de la seule architecture institutionnelle du comité, que le Président chercherait nécessairement à organiser un faux dialogue ou à fabriquer artificiellement un consensus.

Mais il serait tout aussi insuffisant d’ignorer le fait que certaines caractéristiques du dispositif peuvent raisonnablement susciter des interrogations chez les acteurs appelés à y participer.

La question pertinente devient alors : quelles garanties pourraient transformer une intention déclarée en confiance effectivement partagée ?

6. Les rapports de force derrière les interprétations

La perception d’un processus politique dépend également de la position occupée par chaque acteur.

Le pouvoir voit naturellement le dialogue à partir de la responsabilité qui est la sienne : maintenir les institutions, répondre à la crise sécuritaire, préserver la continuité de l’État et rechercher une sortie politique aux tensions nationales.

L’opposition, quant à elle, peut considérer que sa participation à un dialogue risque de renforcer la légitimité d’un processus dont elle conteste précisément les règles.

La société civile peut, pour sa part, craindre que les intérêts des citoyens soient relégués derrière les négociations entre acteurs politiques.

Les confessions religieuses peuvent être sollicitées comme espaces de confiance ou de médiation, tout en étant elles-mêmes confrontées à la question de leur impartialité et de leur représentativité.

Ces positions ne sont pas nécessairement réductibles à la bonne ou à la mauvaise foi.

Elles correspondent aussi à des intérêts institutionnels, à des expériences différentes et à des conceptions différentes de ce que devrait être un dialogue national.

Comprendre la méfiance suppose donc de prendre en compte les rapports de position entre les acteurs.

7. Le contexte politique élargit la suspicion

La méfiance ne se construit pas non plus uniquement autour de l’ordonnance du 13 septembre 2026.

Elle s’inscrit dans un environnement politique plus large, marqué par des débats sur l’avenir institutionnel du pays, la sécurité, les élections et les équilibres politiques.

Dans un tel contexte, toute initiative présidentielle importante peut être interprétée à travers les préoccupations politiques du moment.

Un acteur qui doute des intentions du pouvoir ne regardera pas seulement le texte qui lui est présenté. Il examinera également le contexte dans lequel il intervient, les décisions antérieures, les déclarations des responsables et les conséquences qu’il anticipe.

C’est pourquoi la confiance ne peut pas être décrétée.

Elle se construit par une accumulation de comportements cohérents, de garanties et d’engagements vérifiables.

8. La meilleure réponse à la méfiance : les garanties plutôt que les assurances

Face à une crise de confiance, les déclarations de bonne foi ont évidemment leur importance.

Mais elles ne suffisent généralement pas.

La confiance politique devient plus solide lorsque les intentions proclamées sont accompagnées de mécanismes permettant aux autres acteurs de vérifier la manière dont le processus fonctionne.

Dans le cas du dialogue national, cela pourrait notamment concerner :

  • la clarté des critères de représentation ;
  • la transparence des modalités de consultation ;
  • la diversité de la Commission préparatoire ;
  • l’articulation entre les consultations provinciales et les travaux nationaux ;
  • la possibilité de suivre le traitement des contributions recueillies ;
  • la publication des principales étapes et règles du processus ;
  • la définition claire des engagements contenus dans le Pacte national ;
  • et l’existence de mécanismes crédibles de suivi de leur mise en œuvre.

Autrement dit, la meilleure manière de répondre à la suspicion n’est pas nécessairement de demander aux acteurs de faire confiance, mais de créer les conditions dans lesquelles ils pourront raisonnablement avoir confiance.

9. De la méfiance à la confiance : un processus réciproque

Il serait toutefois injuste de faire porter toute la responsabilité de la confiance au seul pouvoir.

Un dialogue implique plusieurs acteurs.

L’opposition devra également déterminer dans quelles conditions elle est prête à participer de manière constructive. La société civile devra préserver son autonomie tout en contribuant au processus. Les acteurs religieux devront clarifier leur rôle. Les organisations citoyennes devront pouvoir faire remonter des préoccupations qui dépassent les intérêts partisans.

La confiance ne signifie pas l’absence de désaccord.

Un dialogue crédible peut parfaitement réunir des acteurs qui se méfient les uns des autres.

Ce qui importe, c’est que cette méfiance puisse être encadrée par des règles suffisamment solides pour empêcher qu’elle ne conduise à la paralysie du processus.

Il ne s’agit donc pas de demander aux acteurs de se faire confiance avant le dialogue.

Il s’agit de construire progressivement les conditions institutionnelles qui rendent la confiance possible pendant et après le dialogue.

Conclusion : comprendre la méfiance plutôt que juger les intentions

Au terme de cette réflexion, la question centrale n’est donc pas de déterminer si le Président de la République agit de bonne ou de mauvaise foi, une telle appréciation relevant de l’intention et ne pouvant être établie à partir des seuls éléments observables.

Elle est plutôt de comprendre pourquoi son initiative suscite, chez certains acteurs, des réserves et une méfiance parfois profonde.

Cette méfiance peut être nourrie par plusieurs facteurs qui se combinent : la mémoire des précédents dialogues politiques, le déficit de confiance entre les institutions et une partie de l’opposition, la place particulière du Président dans la conception et la mise en place du dispositif, les incertitudes qui subsistent encore sur certaines modalités du processus, ainsi que les rapports de force et les enjeux politiques du moment. Aucun de ces éléments, pris isolément, ne permet de conclure à une intention particulière ; ensemble, ils contribuent toutefois à expliquer la diversité des lectures suscitées par l’initiative présidentielle.

Mais leur combinaison explique pourquoi une même initiative peut être présentée par ses promoteurs comme une recherche de consensus et être perçue par certains de ses destinataires comme une démarche susceptible d’être davantage contrôlée par le pouvoir.

C’est précisément dans cet écart entre l’intention déclarée et la perception des autres acteurs que se joue une grande partie de la question de la confiance.

Le défi du processus actuel sera donc de réduire cet écart.

Cela ne pourra probablement pas être obtenu par les seules déclarations d’intention. Il faudra des règles, des garanties, de la transparence, une représentation crédible et surtout des actes permettant aux différents acteurs de vérifier progressivement que le processus correspond à ce qui lui est officiellement assigné.

Au fond, la question n’est peut-être pas de savoir si chacun croit à la bonne foi de l’autre.

Elle est de savoir si le dispositif qui sera effectivement mis en place sera suffisamment crédible pour fonctionner même dans un contexte où la confiance initiale fait défaut.

Car dans une démocratie confrontée à une crise profonde, le véritable test d’un dialogue n’est pas nécessairement de commencer dans un climat de confiance, mais de disposer de règles et de garanties permettant à des acteurs qui ne se font pas pleinement confiance de travailler ensemble. En d’autres termes, la confiance n’est pas nécessairement le préalable du dialogue ; elle peut aussi être le résultat de garanties crédibles et d’un processus correctement encadré.

Victor Kashosi
Consultant en Développement Organisationnel et Gouvernance
kashosivictor@gmail.com
+243 818 137 972

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